Dans la lettre de la céramique, Charles Eissautier nous cite un article sur la céramique, paru dans Libération du vendredi 2 février 2007. Cet article reprend un extrait de « L'âme ludique des céramiques », d' Edouard Launet qui écrit :"...la commissaire et quelques artistes se sont longuement interrogés sur la frontière entre l'art et l'artisanat…. » A la lecture de ces quelques lignes, bien des souvenirs me sont revenus. De mes pérégrinations dans ce village de céramistes, La Borne prés d’Henrichemont – de ces longues soirées de discussions jusqu’à la nuit avancée, pour faire la part des choses entre les vrais, les artistes et les autres, les artisans. Sujet existentiel dans cette corporation, bien légitime aussi, quand Jean Lerat faisait des pots, des pichets et des soupières à la seconde guerre avant de basculer vers la création. Il y a toujours ce dilemme, il y a toujours cette frontière, étroite et il faut choisir son camp!
Ma conviction…….. c’est que c'est bien une histoire de frontière!
La frontière comme vouloir atteindre le paradis perdu et quitter notre univers du quotidien. L’artiste choisit l’expérimentation, croit en lui, part à l'aventure, à la recherche de quelque chose, de quoi? Il est à même pendant son périple de se poser la question, de se faire une raison ou de braver la difficulté et de continuer – un sacerdose, oui je crois que s’en est bien un !
« Pour mieux vivre vivons caché » pour reprendre les mots de Charles Eissautier, c’est un constat que j’ai fait aussi. Vassil Ivanoff, Elisabeth Joulia, pour ne citer qu’eux, ne désiraient pas communiquer avec les autres, ils ont fait le choix de communiquer qu’à travers leurs pièces. Etre en immersion dans ce monde de la création nécessite parfois ce sacrifice, on ne peut se disperser sans perdre quelque chose et peut-être cette énergie créatrice.
Le monde des artisans est bien présent, sur les salons, dans les villages à fort potentiel touristique, plus prêt des hommes du commun, plus prêt des petits budgets aussi. L’objet est fonctionnel, c’est de l’alimentaire surtout. Dans la céramique les artisans sont nombreux, ils utilisent le tournage plus que le modelage, sont plus coloristes que matiéristes, utilisent plus la faïence que le grés, mais il y a des exceptions à tout. Peut-on classer un Deblander dans la catégorie des artisans? Bien sûr que non, sa démarche dépasse le tournage, sa philosophie est dans la subtilité et l’équilibre de la forme et de la matière.
Il est des vérités incontournables, la création est moins tributaire des composants techniques et physique de la matière, elle est aussi personnelle ce qui fait que la plupart des gens ne s’ identifient pas à elle (je parle bien sûr du commun des mortels et non des initiés). Une faïence colorée et peinte à la main (souvent écrit sous le pot) plait plus et se vendra mieux qu’un pot d’Elisabeth Joulia par exemple, j’entends marie-jo Brisson me dire à l’oreille « mais ce n’est pas la même histoire »et de pousser son petit rire moqueur. Ce ne pas la même histoire, en effet, il faut bien le reconnaître.
Il y a 15 ans une grande Dame de la céramique contemporaine était prête à céder se magnifique demeure à la sécu pour bénéficier d’un semblant de retraite, d’autres s’humilient (mais ils n’ont pas le choix et puis la moindre consolation c’est que dans la même corporation d’autres le font) de percevoir le Revenu Minimum d’Insertion (RMI). Ce n’est pas un secret, la création est souvent à ce prix, vivre avec ses principes, ses convictions sans prétendre à la moindre reconnaissance ou tellement discrète qu’elle ne compte pas.
Certains peuvent essayer aussi de jouer sur les 2 tableaux, « faire de l’alimentaire » et en dehors de la grande transhumance des touristes « qui montent et descendent sans cesse la grande rue sans rien voir », le céramiste peut s’adonner à son délire intérieur, la création. Attention, dans ce jeu là, l’artiste peut se perdre, se pollue d’un environnement si éloigné de ces convictions personnelles.....et le temps passe!
Le passage de l’artisan vers l'artiste est un choix, une philosophie intérieure, en faisant abstraction de tout le reste, un sens unique, un sacerdose, je le disais tout-à-l’heure. Il faut être capable de franchir la frontière en laissant presque tout derrière. Quand Marie-jo Brisson a choisi de ne plus faire d’alimentaire, elle s’est réellement trouvée, elle s’est mise en symbiose avec la matière, avec elle-même aussi. Tout le monde ne peut pas faire ce choix, je ne les blâme pas, au contraire! Il faut de tout pour faire un monde, la céramique alimentaire rallie les hommes autour d’un bon festin. En chacun de nous se cache un artiste, la communion entre les hommes, c’est peut-être l’essence et le déclic révélateur, vers le passage et un nouveau choix de vie !
"pots" - Georges Sybesma - La Borne